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Bienvenue sur ce blog, recueil de mythes, contes et légendes de tout temps et de tout lieu.
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vendredi 28 janvier 2011

Baba-Yaga


Dans un village de la campagne russe vivait une petite fille qui n'avait plus de maman. Son père se remaria, mais il choisit une méchante femme. Elle détestait la petite fille et la traitait mal. « Comment faire pour me débarrasser de cette enfant ? » songeait la marâtre. Un jour que son mari s'était rendu au marché vendre du blé, elle dit à la petite fille : « Va chez ma sœur, ta gentille tante, et demande-lui une aiguille et du fil pour te coudre une chemise. »
La petite fille mit son joli fichu rouge et partit. En route, elle se dit, comme elle était maligne : « J'irai d'abord demander conseil à ma vraie gentille tante, la sœur de ma vraie maman. » Sa tante la reçut avec bonté.
« Tante, dit la petite fille, la nouvelle femme de papa m'a envoyée chez sa sœur lui demander une aiguille et du fil pour me coudre une chemise. Mais d'abord, je suis venue te demander, à toi, un bon conseil.
– Tu as eu raison. La sœur de ta marâtre n'est autre que Baba-Yaga, la cruelle ogresse ! Mais écoute-moi : il y a dans son jardin un bouleau qui voudra te fouetter les yeux avec ses branches, noue un ruban autour de son tronc. Tu verras une grosse barrière qui grince et qui voudra se refermer toute seule, mets de l'huile sur ses gonds. Des chiens voudront te dévorer, jette-leur du pain. Enfin, tu verras un chat qui te crèverait les yeux, donne-lui un bout de jambon.
– Merci bien, ma tante » répondit la petite fille.

Elle marcha longtemps, puis arriva enfin à la maison de Baba-Yaga. Baba-Yaga était en train de tisser. « Bonjour ma tante.
– Bonjour, ma nièce.
– Ma mère m'envoie te demander une aiguille et du fil pour qu'elle me couse une chemise.
– Bon, je m'en vais te chercher une aiguille bien droite et du fil bien blanc. En attendant, assieds-toi à ma place et tisse. »
La petite fille se mit au métier. Elle était bien contente.

Soudain, elle entendit Baba-Yaga dire à sa servante dans la cour : « Chauffe le bain et lave ma nièce soigneusement. Je veux la manger au dîner. »
La petite fille trembla de peur. Elle vit la servante entrer et apporter des bûches, des fagots et des seaux pleins d'eau. Alors elle s'efforça de prendre une voix aimable et gaie, et elle dit à la servante : « Hé, ma bonne, fends moins de bois, et pour apporter l'eau, sers-toi plutôt d'une passoire ! » Et elle lui donna son joli fichu rouge.
La petite fille regarda tout autour d'elle. Un feu vif et clair commençait à flamber dans la cheminée, l'eau se mettait à chanter dans le chaudron, et bien que ce fût une eau d'ogresse, elle chantait une jolie chanson.
Mais Baba-Yaga s'impatientait. De la cour, elle demanda : « Tu tisses, ma nièce ? Tu tisses, ma chérie ?
– Je tisse, ma tante, je tisse. »

Sans faire de bruit, la petite fille se leva, alla à la porte… Mais le chat était là, maigre, noir, effrayant ! De ses yeux verts il regarda les yeux bleus de la petite fille. Et déjà il sortait ses griffes pour les lui crever. Mais elle lui donna un morceau de jambon et lui demanda doucement : « Dis-moi, je t'en prie, comment je peux échapper à Baba-Yaga ? »
Le chat mangea d'abord tout le morceau de jambon, puis il lissa ses moustaches et répondit : « Prends ce peigne et cette serviette, et sauve-toi. Baba-Yaga va te poursuivre. Colle l'oreille contre la terre, si tu l'entends approcher, jette la serviette, et tu verras ! Si elle te poursuit toujours, colle encore l'oreille contre la terre, et quand tu l'entendras sur la route, jette le peigne, et tu verras ! »
La petite fille remercia le chat, prit la serviette et le peigne, et s'enfuit.
Mais à peine sortie de la maison, elle vit deux chiens encore plus maigres que le chat, tout prêts à la dévorer. Elle leur jeta du pain tendre, et ils ne lui firent aucun mal.

Ensuite, c'est la grosse barrière qui grinça et qui voulut se refermer pour l'empêcher de sortir de l'enclos. Mais comme sa tante le lui avait dit, elle lui versa toute une burette d'huile sur les gonds, et la barrière s'ouvrit largement pour la laisser passer. Sur le chemin, le bouleau siffla et s'agita pour lui fouetter les yeux. Mais elle noua un ruban rouge à son tronc, et le bouleau la salua et lui montra le chemin. Elle courut, elle courut, elle courut. Pendant ce temps, le chat s'était mis à tisser. De la cour, Baba-Yaga demanda encore une fois : « Tu tisses, ma nièce ? Tu tisses, ma chérie ?
– Je tisse, ma vieille tante, je tisse, répondit le chat d'une grosse voix. »
Furieuse, Baba-Yaga se précipita dans la maison. Plus de petite fille ! Elle rossa le chat et cria : « Pourquoi ne lui as-tu pas crevé les yeux, traître ?
– Eh ! dit le chat. Voilà longtemps que je suis à ton service, et tu ne m'as jamais donné le plus petit os, tandis qu'elle m'a donné du jambon ! »
Baba-Yaga rossa les chiens. « Eh ! dirent les chiens. Voilà longtemps que nous sommes à ton service, et nous as-tu seulement jeté une vieille croûte ? Tandis qu'elle nous a donné du pain tendre ! »
Baba-Yaga secoua la barrière. « Eh ! dit la barrière. Voilà longtemps que je suis à ton service, et tu ne m'as jamais mis une seule goutte d'huile sur les gonds, tandis qu'elle m'en a versé une pleine burette ! »
Baba-Yaga s'en prit au bouleau. « Eh ! dit le bouleau. Voilà longtemps que je suis à ton service, et tu ne m'as jamais décoré d'un fil, tandis qu'elle m'a paré d'un beau ruban de soie !
– Et moi, dit la servante, à qui pourtant on ne demandait rien, et moi, depuis le temps que je suis à ton service, je n'ai jamais reçu de toi ne serait-ce qu'une loque, tandis qu'elle m'a fait cadeau d'un joli fichu rouge !
Baba-Yaga siffla son mortier, qui arriva ventre à terre, et elle sauta dedans. Jouant du pilon et effaçant ses traces avec son balai, elle s'élança à la poursuite de la petite fille, à travers la campagne.
La petite fille colla son oreille contre la terre : elle entendit que Baba-Yaga approchait. Alors elle jeta la serviette qui se transforma en une large rivière ! Baba-Yaga fut bien obligée de s'arrêter.
Elle grinça des dents, roula des yeux jaunes, courut à sa maison, fit sortir ses trois bœufs de l'étable et les amena près de la rivière. Et les bœufs burent toute l'eau jusqu'à la dernière goutte. Alors Baba-Yaga reprit sa poursuite.

La petite fille était loin. Elle colla l'oreille contre la terre. Elle entendit le pilon sur la route. Elle jeta le peigne qui se changea en une forêt touffue ! Baba-Yaga essaya d'y entrer, de scier les arbres avec ses dents. Impossible ! La petite fille écouta : plus rien. Elle n'entendit que le vent qui soufflait entre les sapins verts et noirs de la forêt. Pourtant elle continua de courir très vite parce qu'il commençait à faire nuit, et elle pensait : « Mon papa doit me croire perdue. »
Le vieux paysan, de retour du marché, avait demandé à sa femme : « Où est la petite ?
– Qui le sait ! avait répondu la marâtre. Voilà des heures que je l'ai envoyée faire une commission chez sa tante. » Enfin, la petite fille, les joues toutes rouges d'avoir couru, arriva chez son père. Il lui demanda :
« D'où viens-tu, ma petite ?
– Ah ! dit-elle. Petit père, ma mère m'a envoyée chez ma tante chercher une aiguille et du fil pour me coudre une chemise, mais ma tante, figure-toi que c'est Baba-Yaga, la cruelle ogresse ! »
Et elle raconta toute son histoire. Le vieil homme était très en colère. Il roua de coups la marâtre et la chassa de sa maison en lui ordonnant de ne plus jamais revenir.

Depuis ce temps, la petite fille et son père vivent en paix. Je suis passée dans leur village, ils m'ont invitée à leur table, le repas était très bon et tout le monde était content.

samedi 4 décembre 2010

La Sorcière des Vosges

Lorsqu’Hubert arriva à la ferme, le jour touchait à son déclin ; la fête était dans tout son éclat, et la rabiote faisait retentir la grange de ses aigres symphonies.
Le Sagar s'arrêta, un peu embarrassé de faire son entrée au milieu du bal, et chercha du regard quelqu'un à qui il pût s'adresser.

Au même instant, une jeune fille, à demi cachée derrière la meule de foin achevée le jour même, se retourna et l'aperçut : c'était Charlotte qui venait de s'échapper de la fête pour soulager son cœur gonflé de larmes. Elle essuya rapidement ses yeux, refoula ses soupirs, tâcha de reprendre l'air calme et confiant qui donnait à son visage l'influence reposante d'un ciel serein, et s'avança vers son frère avec un sourire.

En la reconnaissant, Hubert fit un geste de satisfaction, courut à elle, et, sans prendre garde à son trouble, il lui demanda précipitamment et à demi voix où était Baptiste. Charlotte lui répondit qu'il était rentré un instant pendant les danses, mais qu'il venait de repartir de nouveau.
- Et sais-tu où il est allé ? demanda le Sagar.
- Je crois, balbutia la jeune fille, qu'il a pris... par la route de Luvigny.
- C'est cela, murmura Robert ; il sera retourné chez maître Debruat.
- Le notaire ! répéta Charlotte dont le visage s'illumina ; le croyez-vous, mon frère ?... Ah ! si c'était possible !
- J'en suis sûr reprit Hubert avec agitation ; il doit lui remettre une lettre.
- Ah ! vous me rappelez ! interrompit la jeune fille qui fouilla dans son corsage ; on en a apporté une pour vous.
- Pour moi ? Donne !
- Maintenant, je me souviens qu'elle est envoyée par le notaire.

Le sagar, qui avait parcouru le billet, ne put retenir une exclamation.
- Oui, s'écria-t-il, que l'enfer le confonde ! C’est bien de lui, et c'est ce que j'attendais ! les avertissements n'avaient pas menti ; la malédiction est sur moi.
- Qu'y a-t-il donc encore ? demanda Charlotte effrayée.
- Ce qu'il y a ? répéta Hubert les dents serrés. Eh bien... tu ne devines donc pas, malheureuse ?... Il y a que nous sommes de ceux qui sèment du froment et ne récoltent que de la litière ! que tous nos efforts ne rapportent que fatigue, et toutes nos espérances que regrets ! Il y a que le notaire me refuse le fonds des Aunes... vu qu'il aura trouvé sans doute meilleur fermier.
- Jésus ! Encore un malheur ! dit Charlotte en laissant couler ses lames, un peu pour le chagrin avoué par son frère, beaucoup pour celui qu'elle cachait elle-même.
- Oui, répéta Hubert qui relisait la lettre... Il me dit que je n'offre pas assez de garanties... que les terres pourraient souffrir entre mes mains... qu’il aime mieux les confier à un laboureur ! Oh ! Je comprends, je comprends ; quelqu'un de ceux qui voulaient la ferme lui auront parlé contre moi !... On lui aura répété que je n'avais ni argent, ni bonne volonté, ni vaillantise !... qui sait même si on ne m'aura pas fait une méchante renommée.

Charlotte se récria.
- Ah ! Qui pourrait avoir tant de mauvaiseté ! dit-elle.
- C'est ce que je saurai, murmura Hubert en repliant la lettre et la glissant dans la poche de son gilet. Par les plaies du Christ ! Je connaîtrai mon ennemi.
- Mais comment ? demanda la jeune fille.
- J'irai consulter la Marcou.
- Quand cela ?
- Tout de suite.
Charlotte parut frappée d'un trait de lumière.
- J'irai avec vous, dit-elle ; moi aussi je veux lui parler.
- En route alors, reprit le Sagar.

Et, sans se retourner vers la ferme où la musique et les cris de joie continuaient à se faire entendre, il se dirigea avec Charlotte vers le village dont le clocher pyramidait au loin dans les brumes du soir.

La route se fit en silence. Hubert repassait dans son esprit tous ses projets formés et détruits. Il s'arrêtait avec une complaisance amère sur son nouveau désappointement ; il en cherchait la cause et en désignait l'auteur ; il avivait sourdement sa colère en se promettant tout bas une vengeance qui pût le soulager enfin de tant d'échecs immérités. Charlotte, de son côté, pensait aux confidences d'Isabeau, partant tour à tour d'un doute à un autre, et ne pouvant ni repousser ni accueillir l'espérance. Quand ils arrivèrent au village la nuit était close. Le sagar connaissait la cabane, de la Marcou, et s'y rendit directement.

Elle était bâtie à l'écart, précédée d'une petite cour fangeuse que défendait un mur en pierre sèche, et désignée de loin par la carcasse d'une tête de cheval plantée au sommet du toit comme talisman ou comme épouvantail. La Marcou exerçait ostensiblement une profession étrange. Dont l'exercice est particulier aux Vosges, celle de jeteuse de liards ; mais on la soupçonnait d'y joindre une sorcellerie moins innocente et enseignée par le démon. Les vieillards, qui avaient conservé le souvenir des traditions, ne manquaient pas de faire remarquer qu'elle fuyait la société des femmes pour celle des chépés ; qu'on la voyait conduire sa vache à l'abreuvoir, un balai à la main, et qu'elle avait sur le visage les neuf signes du sabbat. Aussi Charlotte parut-elle un peu saisie en apercevant la cabane isolée. Elle ralentit le pas et demanda à demi voix à son frère s'il n'était point bien tard pour consulter la sorcière ; mais Hubert éprouvait une impatience mêlée de colère, qui l'aurait fait tout braver. Il continua sa route sans répondre traversa la cour et alla frapper à la porte de Marcou.

Après un moment, une voix cria de l'intérieur :
- Entre, Sagar ! Je t'attendais !
Hubert tressaillit, et sa sœur devint pale.
- Elle vous a reconnu sans vous voir ! dit-elle tout bas.
- C'est preuve qu'elle saura me dire ce que je veux savoir, répliqua Hubert, chez qui la curiosité dominait l'effroi. Et il entre.

Description : http://www.france-pittoresque.com/legendes/transp.gif
La Marcou était une vieille femme de grande taille, aux traits durs, et dont les cheveux retombaient épars des deux côtés de son étroit bonnet. Hubert la salua avec une politesse circonspecte.
- Te voilà enfin, dit la jeteuse de liards en fixant sur lui un regard perçant ; tu as eu grand peine à venir consulter la Marcou.
- Faut croire que je n'avais rien à lui demander, répliqua le Sagar, qui s'efforçait de garder son air d'assurance.
- Ou plutôt que tu avais peur pour ton âme, dit la vieille avec amertume ; car il y en a qui me soupçonnent de mauvaise magie comme s'ils ne me voyaient pas fréquenter l'église, et comme si je n'avais pas chez moi les bonnes figures et l'eau sanctifiée !

En prononçant ces mots, elle indiquait du regard une image grossière collée au mur, près d'un de ces petits bénitiers de faïence surmontés d'une croix. Hubert s'inclina en signe de respect, mais parut embarrassé. La demande qu'il voulait faire à la Marcou relevait bien un peu de ce qu'elle venait d'appeler la mauvaise magie, et il commença à craindre que la sorcière ne s'en tint pour offensée. N'osant donc la faire de prime abord, il la pria, après quelques instants d'hésitation, de jeter le liard pour lui faire connaître le moyen de vaincre la mauvaise chance qui le poursuivait.
- Soit fait selon ton désir, dit la vieille, au nom de Dieu et en ta propre intention.

Elle referma alors la porte au verrou, prit un plat de terre qu'elle remplit d'eau, fit le signe de la croix, murmura quelques conjurations ; puis, la main gauche appuyée sur le balai et un genou en terre, elle se mit à murmurer à voix basse la litanie des saints, en jetant à chaque nom, dans l'eau consacrée, un liard qui lui rejaillissait dans la main. Enfin, au nom de saint Jean, le liard s'élança par-dessus son épaule, et alla rebondir à la muraille.

Aussitôt elle se redressa.
- Tu as ta réponse, dit-elle à Hubert ; le liard t'ordonne de faire un pèlerinage à la chapelle de saint Jean ; et, comme il a ressauté cinq fois, il t'avertit de présenter les cinq offrandes, c'est-à-dire la cire, la toile, l'argent, les œufs, et les oignons.
- Est-ce tout ? demanda le Sagar.
- Sauf une messe que tu ajouteras au commencement de chaque saison.

Hubert la remercia, et lui mit dans la main une pièce d'argent. Le don était sans doute le plus riche qu'elle ne s'y attendait, car ses traits durs s'éclairèrent, et elle sourit au frère de Charlotte.
- Bien, bien, dit-elle en faisant disparaître la pièce de monnaie ; celui qui récompense sera récompensé ! Suis l'ordre du liard, et le mauvais sort qu'on a jeté sur toi s'en ira en fumée.
- C'est donc vrai qu'on me l'a jeté ? demanda le Sagar.
- La vieille fit un signe affirmatif.
- Et que j'ai un ennemi qui me poursuit pour prendre tout mon bonheur ?
- Tous les chrétiens en ont un, répliqua la sorcière.
- Mais on peut le connaître, ajouta Hubert plus bas ; vous avez ce pouvoir, la Marcou ?

Elle voulut protester.
- Vous l'avez, interrompit-il avec énergie ; l'anabaptiste qui est mort il y a un an vous a légué le miroir de magie où l'on peut voir celui qu'on cherche, voleur ou ennemi ! Laissez-moi y regarder, et ceci vous appartient. Il présentait tout l'agent remis par Mme Fournier et sa compagnie : les yeux de la vieille femme étincelèrent.
- Tout ! répéta-t-elle en allongeant ses doigts crochus comme des serres de vautour.
- Tout, dit le Sagar qui faisait sonner les pièces dans le creux de sa main.
- On ne peut te résister, mon fils, s'écria la vieille ; donne, donne !
- Quand j'aurai vu, répliqua Hubert qui retint l'argent avec une certaine méfiance.
- Viens donc, dit la Marcou ; mais là, au fond : le miroir ne peut être vu par deux êtres baptisés à la fois.

Elle entraîna le Sagar aux pieds du lit, derrière un grand rideau de coutil bleu, tandis que Charlotte restait assise à la même place et toute saisie. Il y eût une assez longue pause pendant laquelle la sorcière se mit à murmurer des paroles confuses.
- Vois-tu ? demandait-elle par intervalle.
- Pas encore, répondit Hubert.

Mais tout à coup il poussa un cri :
- Je vois ! Je vois ! dit-il. Ah ! Damnation ! Je m'en doutais.
- Ne le nomme pas, ou tout est perdu ! interrompit la sorcière.
- Non, non ! s'écria le Sagar, vous avez raison ; mais je l'ai vu, j'en suis sûr ; c'est lui... Prenez, prenez, la Marcou ! Ah ! J’en sais assez maintenant !

Il avait jeté l'argent dans le tablier de la vieille, et se précipita hors de sa cabane. Charlotte effrayée s'élança sur ses pas ; mais il avait déjà disparu. Il courait vers Luvigny, dans une sorte d'égarement de rage, en murmurant des mots entrecoupés.
- Lui ! Toujours lui ! répétait-il... Partout avant moi pour me dépouiller !... L'autre année, c'étaient les bois de la petite Combe qu'il m'enlevait... puis ça été l'entreprise de charroi pour la fabrique... aujourd'hui, c'est le fonds des Aunes !... En voilà assez !... Tant qu'il sera là, le mauvais sort me tiendra à la gorge... la Marcou l'a bien dit... par la vraie croix ! Il faut en finir !

Comme il prononçait ces derniers mots, il arriva devant la porte du notaire et heurta quelqu'un qui venait de passer le seuil. Son nom répété avec une expression joyeuse lui fit relever la tête : c'était le jeune fermier. A sa vue il poussa un cri,
- Toi ! dit-il en serrant son bâton. Ah ! C’est le bon Dieu qui te met sur mon chemin ! D'où viens-tu ?
- Ne le voyez-vous pas ? répliqua gaiement Baptiste je viens de chez M. Debruat.
- Payer la ferme du fonds des Aunes, n'est-ce pas ? s'écria le Sagar.
- Tiens ! Vous savez la chose ! répliqua le fermier.
- Et tu as réussi ? demanda Hubert, la voix étranglée.
- Voilà le bail ! s'écria joyeusement Baptiste en agitant un papier plié en quatre.

Le coupeur de bois recula.
- Par le vrai Dieu ! Tu n'en profiteras pas ! s'écria-t-il hors de lui.
Et, levant à deux mains son bâton de houx, il en asséna au jeune homme un coup terrible. Baptiste tomba tout étourdi.

Hubert allait redoubler, quand Charlotte se précipita entre eux avec un grand cri, et jeta ses deux bras au cou de son frère. Celui-ci fit un effort pour se dégager.
- Laisse ! répétait-il, fou de colère ; sur ta vie, laisse ! Il faut que j'en finisse avec le brigand...
- Ecoutez-moi ! répondait la jeune fille qui continuait à le retenir... Hubert... malheureux ! que t'a-t-il fait ?
- Tu le demandes ! s'écria le Sagar, quand il vient de m'ôter ma dernière espérance... le bail du fonds des Aunes.
- Moi ! dit Baptiste qui revenait à lui. Hélas ! Pauvre homme ! Je vous l'apportais.

Le Sagar se retourna.
- Que dis-tu là ? demanda-t-il en tressaillant.
- Je dis, reprit le fermier, qu'après avoir lu, par erreur, le billet qui vous refusait le fermage, j'ai heureusement rencontré une brave bourgeoise qui connaissait M. Debruat, et qui a consenti à lui écrire ; si bien qu'il m'a accepté pour caution, et que je courais vous porter votre titre de fermier du fonds des Aunes.

Il tendait le papier timbré à Hubert, qui le prit machinalement, s'approcha de la fenêtre du rez-de-chaussée, à travers laquelle brillait la lampe du notaire, et lut son nom en tête de l'acte. Là où il avait soupçonné la concurrence acharnée d'un voisin, il n'y avait eu que le zèle d'un ami.

Le reste se devine sans que nous ayons besoin de le dire. Après les témoignages de repentir du Sagar, et le généreux pardon de Baptiste, tous deux regagnèrent la ferme, où l'explication se compléta. Le jeune homme avoua à Hubert que son dévouement, dans toute cette affaire, n'avait point été aussi désintéressé qu'il pouvait le croire, et qu'il avait surtout voulu, en servant le frère, s'assurer l'amitié de la sœur. Charlotte, saisie de ce bonheur inespéré, se jeta dans les bras du Sagar, qui tendit les deux mains à Baptiste en maudissant la sorcière dont les mensonges avaient failli les perdre tous. Mais le fermier l'arrêta.
- Pardonnez-lui, dit-il doucement ; elle est vieille, elle est pauvre, et vous l'avez tentée ! La vrai cause de tout le mal est dans l'idée que les hommes peuvent connaître ce que Dieu a voulu cacher. Croyez-moi, mon frère, ne vous inquiétez plus de visions ni de sorcières ; contentez-vous de vivre honnêtement sous les commandements du Maître du ciel et de votre conscience.
- Pour ma part, c'est ce que je ferai désormais, ajouta Charlotte en riant, ne fût-ce que pour éviter l'application du proverbe de la montagne, qui dit
« qu'il faut moins se défier des esprits que des gens qui n'en ont pas. »

mercredi 17 février 2010

Légende Hindou...


Une vieille légende hindoue raconte qu’il y eut un temps où tous les hommes étaient des dieux. Mais ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahma, le maître des dieux, décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher à un endroit où il leur serait impossible de le retrouver. Le grand problème fut donc de lui trouver une cachette.

Lorsque les dieux mineurs furent convoqués à un conseil pour résoudre ce problème, ils proposèrent ceci :
"Enterrons la divinité de l’homme dans la terre."
Mais Brahma répondit :
"Non, cela ne suffit pas, car l’homme creusera et la trouvera."
Alors les dieux répliquèrent :
"Dans ce cas, jetons la divinité dans le plus profond des océans."
Mais Brahma répondit à nouveau :
"Non, car tôt ou tard, l’homme explorera les profondeurs de tous les océans, et il est certain qu’un jour, il la trouvera et la remontera à la surface."
Alors les dieux mineurs conclurent :
"Nous ne savons pas où la cacher car il ne semble pas exister sur terre ou dans la mer d’endroit que l’homme ne puisse atteindre un jour."
Alors Brahma dit :
"Voici ce que nous ferons de la divinité de l’homme : nous la cacherons au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher."

Depuis ce temps-là, conclut la légende, l’homme a fait le tour de la terre, il a exploré, escaladé, plongé et creusé, à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui.

mercredi 16 décembre 2009

Diane / Artémis

Diane ou Artémis, fille de Latone et de Jupiter, soeur jumelle d'Apollon, née à Délos, Elle est née dans l'île d'Ortygie, triomphant des persécutions d'Héra, un jour avant son frère ; son nom semble venir de l'adjectif grec artémès, qui signifie "en bonne santé". vint au monde quelques instants avant son frère.

Quand elle fut en âge de satisfaire ses goûts d'indépendance, elle alla trouver son père, lui fit part de ses intentions et le pria d'en favoriser l'essor. Jupiter l'écouta : "D'abord, dit-elle, ne me parlez pas de mariage ; je n'en veux à aucun prix. Je veux être libre de circuler à ma fantaisie, à travers les forêts et les plaines, gravir les monts escarpés...etc"

Témoin des douleurs maternelles de Latone, elle conçut une telle aversion pour le mariage qu'elle demanda et obtint de Jupiter la grâce de garder une virginité perpétuelle comme Minerve, sa soeur. Jupiter l'arma lui-même d'un arc et de flèches et la fit Reine des Bois. Il lui donna un cortège de soixante nymphes appelées Océanies et de vingt autres nommées Asies dont elle exigeait une inviolable chasteté.

C'est pour cette raison que ces deux déesses reçurent de l'oracle d'Apollon le nom de Vierges blanches.

Suivant la tradition la plus courante, Diane est sœur jumelle d'Apollon. Ainsi que son frère, elle est une divinité de la Lumière, mais de la lumière lunaire. Les Romains l'adoraient principalement comme déesse de la chasse et comme présidant à la naissance.

Cette déesse est sévère, cruelle. Elle sévit sans pitié contre tous ceux qui ont provoqué son ressentiment. Elle n'hésite pas à détruire leurs moissons, à ravager leurs troupeaux, semer l'épidémie autour d'eux, à humilier, faire périr même leurs enfants. À la prière de Latone, sa mère, elle se joint à Apollon, pour percer de ses flèches tous les enfants de la malheureuse Niobé, qui s'est vantée de sa plus nombreuse descendance. Elle traite ses nymphes avec la même rigueur, si elles oublient leur devoir.
Voici quelques exemples :
  • En s'associant à son frère jumeau Apollon elle se venge de Niobé, reine de Thèbes (fille de Tantale et épouse d'Amphion, roi de Thèbes). En mettant au monde sept (ou six) garçons et sept (ou six) filles, Niobé se vante d'être plus féconde que leur mère Léto ; Artémis et Apollon tuent par leurs flèches transperçantes six filles et six garçons de Niobé et seulement deux enfants parviennent à s'enfuir. Niobé, désespérée, s'enfuit pour se réfugier à Sipyle en Lydie, en Asie-Mineur, chez son père ; là elle est transformée en une pierre coulant des larmes jour et nuit.
  • Actéon, fils d'Aristée, Chiron lui enseigne tous les secrets de la chasse. Malheureusement, Actéon, en poursuivant, avec sa meute de chiens, un gibier sur le mont Citnéron, il surprend Artémis et ses compagnes nues, se baignant près d'une source ; Artémis, mécontente et craignant qu'il se vante qu'elle s'est montrée nue en sa présence, elle le transforme en jeune cerf en lui jetant de l'eau au visage, puis elle laisse ses propres cinquante chiens, qu'ils ne le reconnaissent plus, de le poursuivre et le dévorer.
  • Artémis exigeait de ses compagnes une parfaite chasteté, pour cela elle change sa suivante Callisto en ourse, pour la punir d'avoir perdu sa virginité avec Zeus et d'avoir porté un enfant de lui, puis Artémis fait appel à ses chiens pour la traquer et la tuer, mais Zeus la protège en la plaçant sur la voûte céleste parmi les étoiles. Pour d'autres, Callisto, après avoir été auparavant métamorphosée en ourse par Zeus, Artémis la transperce sans pitié de ses flèches suite à une erreur de chasse provoquée par la jalouse Héra, épouse de Zeus.



Artémis, pour aider son frère Apollon, perce de ses flèches l'infidèle Coronis, la mère d'Asklépios.
Dans l'épopée de la guerre de Troie, Artémis empêche temporairement le départ des flottes des armées grecques vers la ville de Troie en levant des vents contraires car elle se juge offensée par le roi Agamemnon qui a tué une biche dans un de ses sanctuaires (ou selon d'autres versions, Agamemnon s'est vanté d'être plus adroit à la chasse que la déesse elle-même ou un meilleur arché qu'elle). En interrogeant les oracles, Agamemnon apprend que pour lever cette sanction divine, il doit sacrifier sa fille Iphigénie à Artémis. Pressé dans son entreprise guerrière, Agamemnon accepte ce sacrifice mais heureusement, au dernier moment, Artémis sauve Iphigénie en lui substituant, sur le bûcher, une biche ; elle la transporte dans les airs et elle fait d'elle sa prêtresse en Tauride (Crimée).
Artémis envoie un terrible sanglier qui dévaste le royaume de Calydon, parce que son roi Œnée, lors d'un sacrifice offert à toutes les divinités d'Olympe pour les remercier d'avoir donné de bon récoltes, il avait oublié de lui consacrer une partie de ses récoltes.

Une ourse était entrée dans son enceinte sacrée près d'Athènes et elle avait été apprivoisée par les visiteurs du temple ; un jour, l'ourse, ne pouvant plus, elle griffe une petite fille, qui ne cessait pas de l'agacer. Les frères de la petite fille, furieux, tuent la bête ; Artémis se juge offensée dans son propre sanctuaire, alors elle se venge en dévastant la cité d'une peste. Suite à cette sanction divine, les fillettes d'Athènes viennent au temple d'Artémis apprendre à être sages « faire l'Ourse », en courant et dansant, torches en mains, pour la Déesse.

Elle habite dans des régions portant en grec le nom d'eschatiai : les extrémités, les confins extrêmes des territoires des hommes, les limites du territoire cultivé et de l'espace sauvage, les frontières entre la Civilisation et de la Sauvagerie ; dans les montagnes, les bois et les sombres forêts, la où elle chasse les animaux sauvages ; elle descend aussi vers l'Océan, vers les embouchures des fleuves, les lagunes et les marécages (déesse des marécages ou Limnatis) et les bords des lacs et des fleuves. La nuit, elle danse avec ses Nymphes, sur la prairie.
Déesse de la chasse et de la nature sauvage, « Dame des fauves » d'après Homère dans l'Iliade ; elle est belle, chaste, vierge et farouche, avec des grands talents de chasseresse (particulièrement les cerfs), on la représente le plus souvent, court vêtue, armée d'un arc et de flèches forgés par Héphaïstos, elle est souvent accompagnée d'une biche, d'un cerf ou d'un chien, ou encore d'une meute de chiens offerts par Pan (trois chiens aux oreilles coupées, deux bigarrés et un tacheté, puis sept lévriers de Spartes).


Comme son frère Apollon, elle a différents noms :
- sur la terre, elle s'appelle Diane ou Artémis
- au ciel, la Lune ou Phébé
- aux Enfers, Hécate


Son temple le plus célèbre était incontestablement celui d'Ephèse. Durant deux cent vingt ans, toute l'Asie concourut à le construire, l'orner et l'enrichir. Les immenses richesses qu'il contenait furent sans doute la cause des différentes révolutions qu'il éprouva. Ou prétend qu'il fut détruit et reconstruit sept fois. Cependant l'histoire ne mentionne que deux incendies de ce temple : le premier par les Amazones, le second par Erostrate, la nuit même où naquit Alexandre. Il fut entièrement détruit l'an 263, sous l'empereur Gallien.

dimanche 29 novembre 2009

Le diamant et la goutte de rosée

Un beau diamant, qui avait autrefois brillé au doigt d'une princesse, gisait dans un pré, à côté de pissenlits et de pâquerettes. Juste au-dessus de lui, brillait une goutte de rosée qui s'accrochait timidement à un brin d'herbe.
Tout en haut, le brillant soleil du matin dardait ses rayons sur tous les deux, et les faisait étinceler.
La modeste goutte de rosée regardait le diamant, mais sans oser s'adresser à une personne d'aussi noble origine.
Un gros scarabée, en promenade à travers les champs aperçut le diamant et reconnut en lui quelque haut personnage.
- Seigneur, dit-il en faisant une grande révérence, permettez à votre humble serviteur de vous offrir ses hommages.
- Merci, répondit le diamant avec hauteur.En relevant la tête, le scarabée aperçut la goutte de rosée.
- Une de vos parentes, je présume, monseigneur ? demanda-t-il avec affabilité en dirigeant une de ses antennes vers la goutte de rosée.
Le diamant partit d'un éclat de rire méprisant.
- Quelle absurdité! déclara-t-il. Mais qu'attendre d'un grossier scarabée ? Passez votre chemin, monsieur. Me mettre, moi, sur le même rang, dans la même famille qu'un être vulgaire, sans valeur et le diamant s'esclaffait.
- Mais, monseigneur, il me semblait… sa beauté n’est-elle pas égale à la vôtre ? balbutia timidement le scarabée déconfit.
- Beauté, vraiment ? Imitation, vous voulez dire. En vérité, l'imitation est la plus sincère des flatteries, il y a quelque satisfaction à se le rappeler. Mais cette beauté factice même est ridicule si elle n'est pas accompagnée de la durée. Bateau sans rames, voiture sans chevaux, puits sans eau, voilà ce que c'est que la beauté sans la fortune. Aucune valeur réelle là où il n'y a ni rang ni richesse. Combinez beauté, rang et richesse, et le monde sera à vos pieds. A présent, vous savez pourquoi on m'adore.
Et le diamant lança de tels feux que le scarabée dut en détourner les yeux, pendant que la pauvre goutte de rosée se sentait à peine la force de vivre, tant elle était humiliée.
Juste alors une alouette descendit comme une flèche, et vint donner du bec contre le diamant.
- Ah! fit-elle désappointée, ce que je prenais pour une goutte d'eau n'est qu'un misérable diamant. Mon gosier est desséché, je vais mourir de soif.
- En vérité! Le monde ne s'en consolera jamais, ricana le diamant.Mais la goutte de rosée venait de prendre une soudaine et noble résolution.
- Puis-je vous être utile, moi ? demanda-t-elle. L'alouette releva la tête.
- Oh! ma précieuse amie, vous me sauverez la vie.
- Venez, alors.Et la goutte de rosée glissa du brin d'herbe dans le gosier altéré de l'alouette.
- Oh! oh! murmura le scarabée en reprenant sa promenade. Voilà une leçon que je n'oublierai pas. Le simple mérite vaut plus que le rang et la richesse sans modestie et sans dévouement; il ne peut y avoir aucune réelle beauté sans cela.

Le lapin qui voulait être roi


Un beau jour, un petit lapin voulut être roi. Par un beau matin d'été qui sentait bon l'herbe humide, il sortit de son terrier et courut à la clairière des petits lapins, tout excité. Il criait :
- Petits lapins, petits lapins, c'est décidé, je vais être roi !
- Ah! ah! ah! s'esclaffèrent tous les petits lapins. Mais tu n'as pas de couronne, tu ne peux pas être un roi.Loin d'être découragé, le petit lapin se mit en route et partit à la recherche d'une couronne de roi.

Chemin faisant, il rencontra l'écureuil qui perché sur la plus grosse branche d'un chêne l'interpella :
- Où cours-tu comme ça, petit Lapin ?
- Je suis à la recherche d'une couronne de roi. Sais-tu où je peux en trouver une, demanda le petit lapin ?
L'écureuil réfléchit un instant puis, comme s'il venait d'avoir une révélation dit :
- Cherche ici et cherche là.

Puis, il se retourna et rentra dans son trou. Le petit lapin ramassa quelques brindilles. Il les assembla et les mit sur sa tête. Sans attendre, il retourna vers la clairière des petits lapins tout excité. Il criait :
- Petits lapins, petits lapins, regardez, je suis le roi !
- Ah! ah! ah! s'esclaffèrent tous les petits lapins. Mais pour être roi, il faut une couronne et un sceptre de roi. Mais tu n'as pas de sceptre, tu ne peux pas être un roi.Loin d'être découragé, le petit lapin se remit en route et partit à la recherche d'un sceptre de roi.

Chemin faisant, il rencontra le chien qui cherchait des os. L'entendant arriver, il releva la truffe et l'interpella :
- Où cours-tu comme ça, petit Lapin ?
- Je suis à la recherche d'un sceptre de roi. Sais-tu où je peux en trouver un, demanda le petit lapin ?
Le chien réfléchit un instant puis, comme s'il venait d'avoir une révélation dit :
- Cherche ici et cherche là.
Puis, il se retourna et reprit sa recherche dans son trou. Mais il déterra un bel os et le tendit au lapin.
- Voilà, petit lapin, c'est pour toi, dit-il.
- Merci bien, mille mercis, répondit le petit lapin et sans attendre, il retourna vers la clairière des petits lapins tout excité.
Il criait :
- Petits lapins, petits lapins, regardez, je suis le roi !
- Ah! ah! ah! s'esclaffèrent tous les petits lapins. Mais pour être roi, il faut une couronne, un sceptre de roi et des gardes du palais. Mais tu n'as pas de gardes du palais.
Loin d'être découragé, le petit lapin se remit en route et partit à la recherche des gardes du palais.

Chemin faisant, il rencontra le cheval, la poule, le chien et l'écureuil. Tous le regardaient arriver et l'interpellèrent :
- Où cours-tu comme ça, petit Lapin ?
- Je suis à la recherche des gardes du palais. Savez-vous où je peux les trouver, demanda le petit lapin ?
L'écureuil, le chien, la poule, le cheval, répondirent tous en chœur :
- Petit lapin, nous serons les gardes de ton palais.
- Merci bien, mille mercis, répondit le petit lapin et sans attendre, il retourna vers la clairière des petits lapins tout excité.
Il criait très très fort :
- Petits lapins, petits lapins, regardez, je suis le roi !

A sa suite, venaient l'écureuil, le chien, la poule, le cheval. Il avait l'os dans la patte comme sceptre et sur la tête les brindilles en guise de couronne.
- Ah! ah! ah! s'esclaffèrent tous les petits lapins. Mais pour être roi, il faut…
- Arrêtez maintenant ! cria le petit lapin très fâché. J'ai trouvé une couronne de roi, un sceptre de roi et les gardes du palais. Et vous ne voulez pas que je sois le roi ? Gardes ! emparez-vous des petits lapins !
Alors les gardes s'emparèrent des petits lapins et les enfermèrent dans leurs terriers. Ils montèrent la garde ! Le roi petit lapin resta tout seul dans la clairière des petits lapins. C'était bien beau d'être devenu le roi mais il s'ennuyait. Que pouvait-il faire à présent ? Il chercha, chercha et finalement, il trouva une balle dans les fourrés.

Vite, il courut vers les terriers des petits lapins tout excité. Il criait :
- Petits lapins, petits lapins, c'est décidé, je vais être arbitre de football ! Gardes du palais, libérez les petits lapins.
- Ah! ah! ah! s'esclaffèrent tous les petits lapins. Mais pour être arbitre de football, il faut une équipe et beaucoup de joueurs.
- Eh bien justement, dit le petit lapin. Vous êtes beaucoup de petits lapins…
- Et nous, nous serons les spectateurs, dirent l'écureuil, le chien, la poule et le cheval.
Alors tout le monde cria :
- Vive l'arbitre ! Vive les petits lapins footballeurs ! Et le petit lapin installa la balle au milieu de la clairière.

vendredi 5 juin 2009

L'aiguille à repriser

Il y avait un jour une aiguille à repriser : elle se trouvait elle-même si fine qu’elle s’imaginait être une aiguille à coudre.
" Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber ; car, si je tombe par terre, je suis sûre qu’on ne me retrouvera jamais. Je suis si fine !
- Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps. - Regardez un peu ; j’arrive avec ma suite ", dit la grosse aiguille en tirant après elle un long fil ; mais le fil n’avait point de noeud.
Les doigts dirigèrent l’aiguille vers la pantoufle de la cuisinière : le cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le raccommoder.
" Quel travail grossier ! dit l’aiguille ; jamais je ne pourrai traverser : je me brise , je me brise". Et en effet elle se brisa. "Ne l’ai-je pas dit ? s’écria-t-elle ; je suis trop fine.
- Elle ne vaut plus rien maintenant ", dirent les doigts.
Pourtant ils la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s’en servit pour attacher son fichu. " Me voilà devenue broche ! dit l’aiguille. Je savais bien que j’arriverais à de grands honneurs. Lorsqu’on est quelque chose, on ne peut manquer de devenir quelque chose. "
Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d’un carrosse d’apparat, et elle regardait de tous côtés.
" Oserai-je vous demander si vous êtes d’or ? dit l’épingle sa voisine. Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire ! Seulement, elle est un peu trop petite ; faites des efforts pour qu’elle devienne plus grosse, afin de n’avoir pas plus besoin de cire que les autres. "
Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête, qu’elle tomba du fichu dans l’évier que la cuisinière était en train de laver. " Je vais donc voyager, dit l’aiguille ; pourvu que je ne me perde pas ! "
Elle se perdit en effet. " Je suis trop fine pour ce monde-là ! dit-elle pendant qu’elle gisait sur l’évier. Mais je sais ce que je suis, et c’est toujours une petite satisfaction. "
Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur. Et une foule de choses passèrent au-dessus d’elle en nageant, des brins de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes. " Regardez un peu comme tout ça nage ! dit-elle. Ils ne savent pas seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d’eux : c’est moi pourtant ! Voilà un brin de bois qui passe ; il ne pense à rien au monde qu’à lui-même, à un brin de bois !... Tiens, voilà une paille qui voyage ! Comme elle tourne, comme elle s’agite ! Ne va donc pas ainsi sans faire attention ; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau de journal ! Comme il se pavane ! Cependant il y a longtemps qu’on a oublié ce qu’il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille ; je sais ma valeur et je la garderai toujours. "
Un jour, elle sentit quelque chose à côté d’elle, quelque chose qui avait un éclat magnifique, et que l’aiguille prit pour un diamant. C’était un tesson de bouteille. L’aiguille lui adressa la parole, parce qu’il luisait et se présentait comme une broche. "Vous êtes sans doute un diamant ? - Quelque chose d’approchant. "
Et alors chacun d’eux fut persuadé que l’autre était d’un grand prix. Et leur conversation roula principalement sur l’orgueil qui règne dans le monde.
" J’ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, dit l’aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. A chaque main elle avait cinq doigts. Je n’ai jamais rien connu d’aussi prétentieux et d’aussi fier que ces doigts ; et cependant ils n’étaient faits que pour me sortir de la boîte et pour m’y remettre.
- Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance ? demanda le tesson.
- Nobles ! reprit l’aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq frères... et tous étaient nés... doigts ! Ils se tenaient orgueilleusement l’un à côté de l’autre, quoique de différente longueur. Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l’écart ; comme il n’avait qu’une articulation, il ne pouvait s’incliner qu’en un seul endroit ; mais il disait toujours que, si un homme l’avait une fois perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt goûtait des confitures et aussi de la moutarde ; il montrait le soleil et la lune, et c’était lui qui appuyait sur la plume lorsqu’on voulait écrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous les autres. Le quatrième portait une ceinture d’or, et le petit dernier ne faisait rien du tout : aussi en était-il extraordinairement fier. On ne trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la forfanterie : aussi je les ai quittés.
A ce moment, on versa de l’eau dans l’évier. L’eau coula par-dessus les bords et les entraîna. "Voilà que nous avançons enfin ! " dit l’aiguille. Le tesson continua sa route, mais l’aiguille s’arrêta dans le ruisseau. "Là ! je ne bouge plus ; je suis trop fine ; mais j’ai bien droit d’en être fière ! "
Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées. " Je finirai par croire que je suis née d’un rayon de soleil, tant je suis fine ! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher jusque dans l’eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas me trouver. Si encore j’avais l’oeil qu’on m’a enlevé, je pourrais pleurer du moins ! Non, je ne voudrais pas pleurer : ce n’est pas digne de moi ! "
Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail n’était pas ragoûtant ; mais que voulez-vous ? Ils y trouvaient leur plaisir, et chacun prend le sien où il le trouve. " Oh ! la, la ! s’écria l’un d’eux en se piquant à l’aiguille. En voilà une gueuse !
- Je ne suis pas une gueuse ; je suis une demoiselle distinguée ", dit l’aiguille. Mais personne ne l’entendait. En attendant, la cire s’était détachée, et l’aiguille était redevenue noire des pieds à la tête ; mais le noir fait paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que jamais. "Voilà une coque d’oeuf qui arrive ", dirent les gamins ; et ils attachèrent l’aiguille à la coque. " A la bonne heure ! dit-elle ; maintenant je dois faire de l’effet, puisque je suis noire et que les murailles qui m’entourent sont toutes blanches. On m’aperçoit, au moins ! Pourvu que je n attrape pas le mal de mer ; cela me briserait. "
Elle n’eut pas le mal de mer et ne fut point brisée. " Quelle chance d’avoir un ventre d’acier quand on voyage sur mer ! C’est par là que je vaux mieux qu’un homme. Qui peut se flatter d’avoir un ventre pareil ? Plus on est fin, moins on est exposé. " Crac ! fit la coque. C’est une voiture de roulier qui passait sur elle. " Ciel ! Que je me sens oppressée ! dit l’aiguille ; je crois que j’ai le mal de mer : je suis toute brisée. "
Elle ne l’était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisait comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu’elle y reste !

mercredi 13 mai 2009

Frérot et soeurette

Frèrot prit sa soeurette par la main et lui déclara : "Depuis que notre mère est morte nous n’avons plus de bon temps ; notre marâtre nous frappe chaque jour, et lorsque nous nous approchons d’elle, elle nous chasse d’un coup de pied. Les dures miettes de pain qui nous sont laissées sont notre pitance, même le chien sous la table se porte mieux que nous : elle lui lance parfois quelques bons morceaux. Que Dieu nous prenne en pitié, si notre mère l’eût su ! Viens, partons à la découverte du vaste monde."

Quand vint le jour, ils allèrent par champs, prairies, carrières et lorsqu’il plut, soeurette déclara : "Dieu et nos coeurs pleurent ensemble !" Le soir, ils arrivèrent dans une grande forêt et étaient si fatigués de gemissements de faim et du long chemin, qu’ils s’assirent et s’endormirent dans le creux d’un arbre.
Le lendemain, lorsqu’ils s’éveillèrent, le soleil était déjà haut dans le ciel. Frèrot dit : "Soeurette, j’ai soif, si je connaissais une source, j’irais m’y désaltérer ; je veux dire, je pense que j’en entends une gargouiller." Frèrot se leva, prit la main de sa soeur et ils partirent à la recherche de la source. Mais la cruelle marâtre était une sorcière et avait bien vu que les deux enfants étaient partis et elle s’était faufilée à leurs trousses ainsi que les sorcières se faufilent et avait ensorcellé toutes les sources de la forêt.
Lorsqu’ils eurent trouvé la petite source, qui scintillait en frappant la roche, Frèrot voulut s’y désaltérer : mais soeurette perçut un murmure qui lui disait ; "Qui boit de mon eau, sera transformé en tigre, qui boit de mon eau sera transformé en tigre !" Soeurette cria alors ; "Je t’en prie Frèrot, ne boit pas sinon tu seras transformé en animal féroce et tu me pourrais me déchiqueter !" Frèrot ne se désaltéra point, bien qu’il eut une grande soif et déclara : "J’attendrai jusqu’à la prochaine source !" En arrivant à la seconde source, soeurette entendit aussi comment celle-ci parlait ; "Qui boit de mon eau, sera transformé en loup, qui boit de mon eau sera transformé en loup !" Alors Soeurette supplia ; "Frèrot, je t’en prie, ne bois pas, sinon tu seras transformé en loup et tu me mangerais !" Frèrot ne se désaltéra point, et déclara : "J’attendrai jusqu’à la prochaine source mais là je devrai boire, tu pourras dire ce que tu voudras, ma soif est trop grande !" Et lorsqu’ils arrivèrent à la troisième source, Soeurette entendit murmurer : "Qui boit de mon eau deviendra un chevreuil, qui boit de mon eau deviendra un chevreuil." Soeurette implora ; "Ah, Frèrot, je t’en prie, ne bois pas, sinon tu seras transformé en chevreuil et tu t’enfuieras !" Mais, Frèrot n’eut pas tôt fait de s’agenouiller, de se pencher et de boire à la source qu’il fut à la première goutte, transformé en chevreuil.
Soeurette fondit en larmes après la transformation de Frèrot tandis qu’en pleurant le chevreuil vint s’assoir tristement près d’elle. La fillette confia enfin ; "Calme, cher Chevreuil, jamais je ne te quitterai." Puis elle dénoua le ruban doré de ses soquettes et le lui mit autour de l’encolure, arracha quelques joncs les tressa pour en faire une cordelette qu’elle attacha à l’animal puis le guida plus profondément dans la forêt.
Lorsqu’ils eurent marché longuement, très longuement, ils parvinrent à une maisonnette, la fillette regarda à l’intérieur, et comme elle était vide, elle pensa : -"Ici, nous pourrons nous installer et habiter !" Puis elle alla ramasser de la mousse des feuille pour lui préparer une litière.
Chaque matin elle sortait et rapportait des racines des baies et des noisettes et pour le chevreuil, elle ramenait de l’herbe fraîche et grasse qu’il lui mangeait dans la main, c’était un plaisir et il jouait autour d’elle. Le soir, lorsque soeurette était fatiguée et après avoir dit ses prières, elle posait sa tête sur le dos du chevreuil, cela faisait comme un coussin sur lequel elle pouvait paisiblement s’endormir. Si seulement Frèrot avait eu une apparence humaine, ç’aurait été une vie magnifique.
Ils restèrent isolés très longtemps.
Lorsqu’il advint que le roi de ce pays entreprit une grande chasse dans la forêt. Les cors se mirent à retentir, les chiens à aboyer et les cris joyeux des chasseurs à se répandre. Le chevreuil les entendant ressentit l’envie d’en être aussi. "Hélas !" dit-il à soeurette, "laisse moi y aller aussi, je n’en puis point tenir" et la pria jusqu’à ce qu’elle s’y résolût. "Mais, lui dit-elle, revient à moi ce soir, car avec ces chasseurs sauvages, je m’enfermerai ; et pour que je puisse te reconnaître, frappe et dit : -"Chère soeurette, laisse moi entrer ; et si tu ne me répète pas cela ainsi, je n’ouvrirai pas la porte." Alors le chevreuil bondit et s’egaya joyeusement dans la nature. Le roi et ses chasseurs voyant le bel animal se mirent à sa poursuite, mais ne purent l’encercler, et lorsqu’ils pensèrent y être parvenus, il bondit et disparut dans les taillis et disparut. Lorsque la nuit fut venue, il s’en retourna à la maisonnette, et frappa à la porte en déclarant : "Chère Sœurette, laisse moi entrer !" Alors la porte s’ouvrit, et il s’engouffra à l’intérieur et se reposa toute la nuit sur une couche douillette. Au petit matin la chasse reprit et lorsque le chevreuil entendit le son du cor et les ho ho ! des chasseurs il ne tint plus en place et demanda : -"Chère Sœurette, ouvre moi, je dois sortir." La soœur ouvrit la porte et lui redit : -"Mais ce soir, tu devras de nouveau être là et prononcer la phrase convenue." Quand le roi et ses chasseurs virent le chevreuil et sa chaîne en or, ils se mirent à sa poursuite, mais il était trop preste et agile. Cela dura tout le jour, enfin le soir, les chasseurs le cernèrent et l’un d’eux le blessa légèrement à la patte. Il s’échappa en boîtant. Un des chasseurs réussit à le suivre jusqu’à la maisonnette et entendit comment il s’annonçait : -"Chère Sœurette, laisse moi entrer !" et vit commnent la porte s’ouvrait pour se refermer brusquement sur lui. Le chasseur ayant bien tout compris se rendit chez le roi et lui raconta ce qu’il avait vu et entendu. Le roi dit alors : -"Demain nous chasserons à nouveau !"
Mais Sœurette s’effraya lorsqu’elle vit que son frère était blessé. Elle essuya le sang et le pansa avec des herbes et lui dit : -"Vas sur ta couche, cher chevreuil, afin que tu guérisses vite." La blessure était si légère qu’au lendemain, le chevreuil ne ressentait plus rien. Et quand il entendit dehors la chasse reprendre, il déclara : -"Je ne peux plus tenir, il faut que j’y sois, et personne ne pourra m’avoir." Sœurette fondit en larmes et dit : -"Ils vont te tuer et je resterai, ici, seule dans la forêt, abandonnée du monde, je ne te laisserai pas sortir. -"Et je mourrai d’ennui" répondit le chevreuil, "quand j’entends le son du cor, je dois sauter dans mes bottes !" Alors Sœurette ne put rien n’y faire et referma la porte sur lui avec le cœur gros. Le chevreuil en pleine forme, bondit joyeusement vers la forêt.
Lorsque le roi l’aperçut, il ordonna à ses chasseurs : -"Poursuivez le tout le jour, jusqu’à la nuit, mais sans le blesser."
Quand le soleil eut disparu sous l’horizon, le roi demanda à son chasseur, -"Maintenant, montre moi la maisonnette dans le bois. Quand il fut devant la petite porte, il frappa et annonça : "Chère Sœurette, laisse moi entrer." La porte s’ouvrit alors et le roi entra, devant lui se tenait debout une jeune fille d’une beauté telle qu’il n’en avait jamais auparavant. La jeune fille était éffrayée lorsqu’elle vit que ce n’était pas le chevreuil mais un homme qui était entré, et qui portait une couronne d’or sur la tête.
Mais le roi était amical, elle lui tendit la main et proposa : -"Veux tu venir avec moi au château et devenir mon épouse ?" -"Oui, répondit la jeune fille, mais le chevreuil devra venir aussi, je ne veux pas le laisser." -"Il pourra rester près de toi, aussi longtemps que tu vivras et rien ne lui manquera." Là dessus, le chevreuil bondit dans la maison, Sœurette lui passa la laisse, et ensemble ils quittèrent la maisonnette...

Le roi prit la belle jeune fille sur son destrier et la mena en son château, où les noces furent fêtée en grandes pompes, elle était maintenant la Reine, et ils vécurent de longues années de plaisir ensemble ; le chevreuil était entretenu et soigné, il bondissait ici et là dans le parc du château...

samedi 18 avril 2009

La Plume et l'Encrier

Que de choses dans un encrier ! disait quelqu'un qui se trouvait chez un poète ; que de belles choses ! Quelle sera la première œuvre qui en sortira ? Un admirable ouvrage sans doute.
- C'est tout simplement admirable, répondit aussitôt la voix de l'encrier ; tout ce qu'il y a de plus admirable ! répéta-t-il, en prenant à témoin la plume et les autres objets placés sur le bureau. Que de choses en moi ... on a quelque peine à le concevoir ... Il est vrai que je l'ignore moi-même et que je serais fort embarrassé de dire ce qui en sort quand une plume vient de s'y plonger. Une seule de mes gouttes suffit pour une demi-page : que ne contient pas celle-ci ! C'est de moi que naissent toutes les œuvres du maître de céans. C'est dans moi qu'il puise ces considérations subtiles, ces héros aimables, ces paysages séduisants qui emplissent tant de livres. Je n'y comprends rien, et la nature me laisse absolument indifférent ; mais qu'importe : tout cela n'en a pas moins sa source en moi, et cela me suffit.
- Vous avez parfaitement raison de vous en contenter, répliqua la plume ; cela prouve que vous ne réfléchissez pas, car si vous aviez le don de la réflexion, vous comprendriez que votre rôle est tout différent de ce que vous le croyez. Vous fournissez la matière qui me sert à rendre visible ce qui vit en moi ; vous ne contenez que de l'encre, l'ami, pas autre chose. C'est moi, la plume, qui écris ; il n'est pas un homme qui le conteste et, cependant, beaucoup parmi les hommes s'entendent à la poésie autant qu'un vieil encrier.
- Vous avez le verbe bien haut pour une personne d'aussi peu d'expérience ; car, vous ne datez guère que d'une semaine, ma mie, et vous voici déjà dans un lamentable état. Vous imagineriez-vous par hasard que mes œuvres sont les vôtres ? Oh ! la belle histoire ! Plumes d'oie ou plumes d'acier, vous êtes toutes les mêmes et ne valez pas mieux les unes que les autres. A vous le soin machinal de reporter sur le papier ce que je renferme quand l'homme vient me consulter. Que m'empruntera-t-il la prochaine fois ? Je serais curieux de le savoir.
- Pataud ! conclut la plume. Cependant, le poète était dans une vive surexcitation d'esprit lorsqu'il rentra, le soir. Il avait assisté à un concert et subi le charme irrésistible d'un incomparable violoniste. Sous le jeu inspiré de l'artiste, l'instrument s'était animé et avait exhalé son âme en débordantes harmonies. Le poète avait cru entendre chanter son propre cœur, chanter avec une voix divine comme en ont parfois des femmes. On eût dit que tout vibrait dans ce violon, les cordes, la chanterelle, la caisse, pour arriver à une plus grande intensité d'expression. Bien que le jeu du virtuose fût d'une science extrême, l'exécution semblait n'être qu'un enfantillage : à peine voyait-on parfois l'archet effleurer les cordes ; c'était à donner à chacun l'envie d'en faire autant avec un violon qui paraissait chanter de lui-même, un archet qui semblait aller tout seul. L'artiste était oublié, lui, qui pourtant les faisait ce qu'ils étaient, en faisant passer en eux une parcelle de son génie. Mais le poète se souvenait et s'asseyant à sa table, il prit sa plume pour écrire ce que lui dictaient ses impressions.
« Combien ce serait folie à l'archet et au violon de s'enorgueillir de leurs mérites ! Et cependant nous l'avons cette folie, nous autres poètes, artistes, inventeurs ou savants. Nous chantons nos louanges, nous sommes fiers de nos œuvres, et nous oublions que nous sommes des instruments dont joue le Créateur. Honneur à lui seul ! Nous n'avons rien dont nous puissions nous enorgueillir.»
Sur ce thème, le poète développa une parabole, qu'il intitula l'Ouvrier et les instruments.
- A bon entendeur, salut ! mon cher, dit la plume à l'encrier, après le départ du maître. Vous avez bien compris ce que j'ai écrit et ce qu'il vient de relire tout haut ?
- Naturellement, puisque c'est chez moi que vous êtes venue le chercher, la belle. Je vous conseille de faire votre profit de la leçon, car vous ne péchez pas, d'ordinaire, par excès de modestie. Mais vous n'avez pas même senti qu'on s'amusait à vos dépens !
- Vieille cruche ! répliqua la plume.
- Vieux balai ! riposta l'encrier. Et chacun d'eux resta convaincu d'avoir réduit son adversaire au silence par des raisons écrasantes. Avec une conviction semblable, on a la conscience tranquille et l'on dort bien ; aussi s'endormirent-ils tous deux du sommeil du juste.
Cependant, le poète ne dormait pas, lui ; les idées se pressaient dans sa tête comme les notes sous l'archet du violoniste, tantôt fraîches et cristallines comme les perles égrenées par les cascades, tantôt impétueuses comme les rafales de la tempête dans la forêt. Il vibrait tout entier sous la main du Maître Suprême. Honneur à lui seul !

La légende de Sesostris

Pendant la basse Antiquité, les prêtres égyptiens aimaient à raconter à leurs visiteurs grecs ou romains les fabuleux exploits du pharaon Sesostris. Ses conquêtes, était-il raconté, allaient des profondeurs de l'Afrique au Proche-Orient, voire jusqu'en Scythie (le sud-ouest de l'actuelle Russie), et nul autre conquérant ultérieur, pas même Darius Ier de Perse, ne put les reprendre.
Cette image de Sesostris est manifestement un amalgame de plusieurs pharaons guerriers de l'histoire égyptienne.En dernière analyse cependant, elle remonte au trois pharaons de la XIIe dynastie nommés en égyptien Senouosret. Les affaires étrangères occupèrent une bonne part de leur règne. Sesostris Ier repoussa les frontières sud de l'Egypte et lança des incursions contre les Lybiens. Sesostris II développa les échanges commerciaux avec la Nubie et les Etats d'Asie occidentale. Sesostris III fit personnelement campagne en Asie. Depuis le cordon de forts commencé par ses prédécesseurs sur la frontière méridionale et achevé par lui, il se livra à de nombreuses avancées en Nubie. Apparemment, il obtint assez de succès au cours de ces expéditions pour se gagner durablement, dans le Sud, la réputation d'un dieu.
Déjà déifié à la fin du Moyen Empire, Sesostris III recevait encore un culte de la part de ses grands successeurs, les grands pharaons guerriers des XVIIIe et XIXe dynasties, y comprit Touthmosis III et Ramsès II (dont les hauts faits contribuèrent de plus belle à la légende de Sesostris). Le récit vivant et personnel que Senouosret III a fait de ses exploits survit sur une tablette de pierre, spécialement commandée par le roi pour les immortaliser.

Lila la petite étoile filante

Il était une fois Lila, petite étoile filante, rieuse et coquine, joyeuse et lumineuse; son papa, Milano, astre costaud et sa maman, Thésa, poussière d’étoiles, étaient vraiment très fiers de leur petite STAR.

Aujourd’hui, c’était l’anniversaire de Lila ; elle avait 45000 millions d’années et elle était enfin majeure ! Papa et maman avaient donc décidé de lui offrir un joli cadeau, un cadeau spécial.
La famille de Lila, depuis la nuit des temps, avait pour mission de faire plaisir aux « gens d’en bas », les terriens, ces curieux humains capables du meilleur comme du pire ! Ces hommes et ces femmes étaient parfois tellement surprenants, amusants souvent, mais surtout très attachants ! Lila et sa famille aimaient beaucoup les regarder vivre et se plaisaient à remplir fidèlement leur mission en leur offrant moult présents ! De jolis rêves, de belles pensées, un cœur léger, des sourires et des rires … tout plein de petits bonheurs quotidiens illuminant les visages des terriens.
C’était désormais au tour de Lila de perpétuer la tradition en se consacrant aux enfants ! « Ta mission, explique maman, est de récompenser les gentils enfants en leur permettant d’exaucer leur vœu le plus cher » ! « Jolie mission » pensa Lila ! « Tous les jours, tu observeras les enfants du monde entier, et tu choisiras l’enfant le plus gentil de la journée. Attention, il faudra rester juste et impartiale » lui conseilla maman ! « Tu exauceras le vœu du petit garçon ou de la petite fille que tu auras choisi et, à son réveil, le rêve de l’enfant sera réalisé. » ajouta papa.
Lila était aux anges ! Ses parents lui avaient confié une mission de taille ! Jusqu’à présent, c’était Tatie Maya qui s’occupait de tout cela ! Et aujourd’hui, c’était elle qui reprenait le flambeau ! « Tu commenceras dès demain ! » dit papa ! « Mais rassure-toi, Tatie Maya t’aidera dans les premiers jours et te montrera comment faire ! »
Lila était bien consciente de la difficulté de sa tâche car des enfants gentils, il devait y en avoir beaucoup, tous les jours, et dans tous les pays ! Elle savait déjà qu’elle devrait être très attentive et observer minutieusement tous les enfants du monde. Le lendemain, Tatie Maya et Lila se mirent donc au travail ! Heure après heure, elles observèrent les enfants, de toutes les couleurs, de toutes les tailles, de toutes les religions, sans distinction aucune. Lila avait toujours pensé qu’un enfant restait toujours un enfant, d’où qu’il venait.
Le choix de Lila se porta sur Timothée, petit garçon irlandais aux cheveux tout roux ; sa frimousse était parsemée de tâches de son et ses grands yeux verts brillaient de malice. Timothée avait 8 ans et aujourd’hui, il avait soigné sa maman malade ; il lui avait préparé un peu de soupe pour l’aider à reprendre des forces, lui avait joué un petit air de violon pour la consoler car il savait que sa maman adorait la musique, et lui avait remonté ses couvertures pour qu’elle n’ait pas froid. Un vrai petit homme. Lila avait été touchée par ce petit garçon qui avait veillé avec beaucoup de soin sur sa maman.
Ce soir, lorsque Timothée s’endormira, Lila déposera au pied de son lit la bicyclette rouge dont rêvait le petit …
Lila sentit son cœur se serrer ; elle était émue ... Comment de si petits êtres pouvaient être aussi forts, aussi courageux ? Décidément, ces humains étaient fort étonnants ! Elle adorait sa mission, ce rôle si agréable qu’on lui avait confié et elle avait déjà bien hâte d’être à demain pour combler le cœur d’un nouvel enfant.
Fatiguée de cette première journée pleine d’émotions, Lila se mit au lit ; elle s’allongea sur son petit nuage de coton tout moelleux, se cala contre son doudou, Atmosphère, tapota son oreiller et s’endormit paisiblement, heureuse d’avoir rempli de bonheur le cœur d’un petit.
« Fais de jolis rêves Lila et à demain » … lui susurra le vent.
La morale de cette comptine, vous l’aurez compris, c’est que ce monde serait bien triste sans enfant. Leurs sourires n’ont pas de prix … Protégeons-les.

mardi 7 avril 2009

La jeune fille sans mains

Une dame avait une fille si belle, que les passants, quand ils l’apercevaient, s’arrêtaient tout court pour la regarder.
Mais la mère avait elle-même des prétentions à la beauté et elle était jalouse de sa fille. Elle lui défendit de se montrer jamais en public ; cependant on l’apercevait quelquefois, on parlait toujours de sa beauté ; elle résolut de la faire disparaître tout à fait.
Elle fit venir deux individus auxquels elle croyait pouvoir se fier et elle leur dit :
- Je vous promets beaucoup d’argent et le secret, si vous faites ce que je vous dirai. L’argent, le voilà tout prêt. Il sera à vous quand vous aurez accompli mes ordres. Acceptez-vous ?
La somme était considérable. Ceux à qui elle s’adressait étaient pauvres ; ils acceptèrent.
- Vous jurez de faire tout ce que je vous dirai ?
- Nous le jurons.
- Vous emmènerez ma fille ; vous la conduirez dans une forêt loin d’ici et là vous la tuerez. Pour preuve que vous aurez accompli mes ordres, vous m’apporterez, non pas seulement son coeur, car vous pourriez me tromper, mais aussi ses deux mains.
Les hommes se récrièrent.
- Vous avez promis, leur dit-elle, vous ne pouvez plus vous dédire. De plus, vous savez la récompense qui vous est réservée. Je vous attends dans huit jours.
Les voilà donc partis avec la jeune fille. On lui dit qu’il s’agissait de faire un petit voyage dans l’intérêt de sa santé. Elle fut bien un peu étonnée du choix de ses deux compagnons de voyage, mais le plaisir de voir du nouveau lui fit oublier cette circonstance. Elle les suivit donc sans inquiétude.
Quant à eux, ils ne laissaient pas d’être troublés. La jeune fille s’était toujours montrée bonne pour eux ; elle leur avait rendu divers petits services ; il était bien pénible d’avoir à lui ôter la vie.
On chevauche, on chevauche dans les bois. On arrive enfin à un endroit bien désert. Les hommes s’arrêtent et font connaître à la jeune fille l’ordre de sa mère.
- Est-ce que vous aurez la cruauté de me tuer ? leur demanda-t-elle.
- Nous n’en avons pas le courage ; mais comment faire ? Nous avons juré de rapporter à votre mère votre coeur et vos mains. Le coeur, ce ne serait rien ; celui des bêtes ressemble à celui des hommes ; mais vos mains, nous ne pouvons tromper votre mère là-dessus.
- Eh bien ! coupez-moi les mains et laissez-moi la vie.
On tue un chien, on lui enlève le coeur ; cela suffira. Quant aux mains, il faut bien se résoudre à les lui couper.
On se procure d’abord de cette herbe qui arrête le sang ; puis, l’opération faite, on bande les deux plaies avec la chemise de la jeune fille ; on emporte les mains et on abandonne la malheureuse victime dans le bois, après lui avoir fait promettre de ne jamais revenir dans le pays de sa mère.
La voilà donc toute seule dans la forêt. Comment se nourrir sans mains pour ramasser les objets, pour les porter à sa bouche ? Elle se nourrit de fruits, qu’elle mordille comme elle peut ; mais les fruits sauvages ne sont guère nourrissants. Elle entre dans le jardin d’un château et là elle mordille les fruits qu’elle peut atteindre, mais n’ose se montrer à personne.
On remarque ces fruits mordillés. Presque tous ceux d’un poirier y ont déjà passé. On se demande qui a pu faire cela ; un oiseau peut-être, mais encore quel oiseau ?
On fait le guet. Aucun gros oiseau ne se montre ; mais on aperçoit une jeune fille qui, ne se croyant pas observée, grimpe dans les arbres fruitiers. On la suit des yeux pour voir ce qu’elle fera. On la surprend mordillant les fruits.
- Que faites-vous là, mademoiselle ?
- Plaignez-moi, répond-elle en montrant ses deux bras privés de mains, plaignez-moi et pardonnez-moi.
Celui qui l’avait surprise était le fils de la maîtresse du château. La mutilation qu’on avait fait subir à la jeune fille n’avait pas altéré sa beauté, la souffrance lui avait même donné quelque chose de plus séduisant.
- Venez avec moi, lui dit-il, et il l’introduisit secrètement dans la maison. Il la conduisit dans une petite chambre et l’engagea à se coucher ; puis il alla trouver sa mère.
- Eh bien ! tu as été à la chasse, lui dit-elle ; as-tu attrapé des oiseaux ?
- Oui, j’en ai attrapé un, et un très beau. Faites mettre un couvert de plus ; mon oiseau dînera à table.
Il fit ce qu’il avait dit ; il amena la jeune fille à ses parents. Grand fut l’étonnement quand on la vit sans mains.
On lui demanda la cause de cette mutilation.
Elle répondit de manière à ne compromettre personne : elle ne se croyait pas encore assez loin pour que sa mère ne pût apprendre de ses nouvelles ; elle savait que dans ce cas ceux qui l’avaient épargnée seraient traités sans pitié, et elle supplia ceux qui l’interrogeaient de lui permettre de rester cachée.
Mais cela ne faisait pas l’affaire du jeune homme, qui s’était épris d’elle et désirait l’épouser. Sa mère combattit cette idée ; elle ne voulait pas d’une belle-fille sans mains, d’une bru qui lui donnerait peut-être des petits-enfants sans mains comme elle ! Le fils insista, et il insista tellement que sa mère lui dit :
- Épouse-la si tu veux, mais c’est bien contre mon gré.
Le mariage fut célébré ; les époux furent heureux, très heureux, mais ce bonheur ne dura pas longtemps. Bientôt après le mari fut obligé de partir pour la guerre. Ce fut avec de vifs regrets qu’il se sépara de son épouse, et il recommanda qu’on lui envoyât souvent de ses nouvelles.
Quelques mois après un serviteur vint lui apprendre que sa femme lui avait donné deux beaux garçons ; mais il l’engagea à revenir au plus tôt, parce que sa famille était mécontente qu’il eût épousé une femme sans mains.
Revenir, il ne le pouvait pas ; mais il écrivit à sa femme une lettre des plus aimables et une autre à sa mère, où il lui recommandait d’avoir bien soin de sa femme bien-aimée.
Mais, loin d’en avoir soin, on cherchait à s’en débarrasser. On écrivit au jeune marié que sa femme était accouchée de deux monstres. On s’empara des lettres qu’il avait écrites à sa femme et on en substitua d’autres dans lesquelles on lui faisait prononcer des accusations abominables contre elle et dire qu’il fallait qu’elle fût bien coupable, puisque Dieu, au lieu d’enfants, lui avait envoyé deux monstres. On finit par persuader à la jeune femme, à force de lui répéter, qu’après ces lettres il serait imprudent à elle d’attendre le retour de son mari, qui serait capable de la tuer, et que le meilleur pour elle c’était de s’en aller.
Elle se laisse persuader ; on lui donne quelque argent ; elle s’habille en paysanne et la voilà partie avec ses deux enfants dans un bissac, l’un en avant, l’autre en arrière ; mais sa mutilation la rendait maladroite ; en se penchant pour puiser de l’eau dans une fontaine, elle y laissa tomber un de ses enfants. Comment le retirer, puisqu’elle n’avait pas de mains ?
Elle adressa à Dieu une courte mais fervente prière, puis elle enfonça ses deux bras, ses deux moignons, dans la fontaine pour tâcher de rattraper l’enfant. Elle le rattrapa, en effet, et, en lui ôtant ses habits mouillés, elle s’aperçut que ses deux mains avaient repoussé ; Dieu avait entendu la prière de son amour maternel et lui avait rendu les membres qu’elle avait perdus.
Elle put dès lors travailler de ses mains et gagner la vie de ses deux enfants. Elle vécut ainsi douze longues années.
Quand son mari revint de la guerre, sa première parole fut pour elle.
Sa mère fut tellement furieuse de voir que, malgré tout ce qu’on lui avait dit contre sa femme, il l’aimait encore, qu’elle faillit se jeter sur lui pour le battre.
Il la laissa dire et demanda qu’on lui rendit sa femme. Le fait est que personne ne savait ce qu’elle était devenue. Il pensa qu’elle ne devait pas être morte cependant, et il se mit en voyage, décidé à la retrouver en quelque endroit qu’elle se fût retirée.
Il s’adressait à tout le monde pour avoir des renseignements. Il rencontra un jour un petit garçon, éveillé et intelligent, qui l’intéressa ; il lui demanda quelle était sa maman. L’enfant répond que sa maman a été longtemps sans mains ; qu’il a un frère du même âge que lui et, apercevant son frère, il l’appelle.
- Viens, lui dit-il, voici quelqu’un qui s’intéresse à nous et à notre mère.
Le second enfant était aussi aimable et aussi intelligent que le premier. Le voyageur les interroge sur leur vie passée. Tous les renseignements coïncident, il ne doute pas qu’il n’ait retrouvé sa famille.
- Et votre mère, mes enfants, où est-elle ? Allez me la chercher bien vite.
La mère, qui était à un étage supérieur, s’empresse de descendre. Il la reconnaît tout de suite, malgré ses douze années de séparation. On s’explique, on s’embrasse, on retourne au pays, on se réinstalle au château. Réconciliation générale.
Pas pour tous, cependant. La méchante mère, qui avait froidement ordonné de mettre sa fille à mort, fut enfermée dans un souterrain et dévorée par les bêtes.